Un petit rappel : c'est quoi l'Infrastructure as Code ?
Avant de parler de guerre de licences, remettons les bases. L'Infrastructure as Code (IaC), c'est le fait de décrire ton infrastructure cloud (serveurs, bases de données, réseaux, load balancers...) dans des fichiers de configuration plutôt que de cliquer manuellement dans une console AWS ou Azure. Tu écris du code, tu le versionnes dans Git, et un outil se charge de créer, modifier ou détruire tes ressources en conséquence.
Terraform, développé par HashiCorp, est depuis des années l'outil de référence pour faire ça. Simple, multi-cloud, avec un écosystème énorme de "providers" (AWS, GCP, Azure, Cloudflare, Kubernetes, etc.). Bref, un outil que quasiment toutes les équipes infra utilisent au quotidien.
Le jour où tout a basculé
En août 2023, HashiCorp annonce un changement de licence pour Terraform : on passe d'une licence open source classique (MPL 2.0) à la Business Source License (BSL). Concrètement, cette nouvelle licence interdit à certaines entreprises (typiquement celles qui vendent des produits concurrents à HashiCorp) d'utiliser Terraform librement.
Pour la majorité des utilisateurs comme nous, ça ne change rien au quotidien. Mais pour la communauté open source, c'est un signal fort : l'outil que tout le monde pensait "vraiment libre" ne l'est plus totalement. Et dans le monde du logiciel libre, ce genre d'annonce ne passe jamais inaperçu.
La riposte : naissance d'OpenTofu
Quelques semaines après l'annonce, une coalition d'entreprises (Spacelift, Harness, Env0, Gruntwork et bien d'autres) décide de forker la dernière version MPL 2.0 de Terraform pour créer OpenTofu, un projet placé sous l'égide de la Linux Foundation.
L'objectif est clair : garantir que l'outil reste 100% open source, gouverné par une fondation neutre, et pas par une seule entreprise qui peut changer les règles du jeu du jour au lendemain. En septembre 2023, OpenTofu devient officiellement un projet incubé par la CNCF/Linux Foundation, avec une roadmap indépendante de HashiCorp.
Est-ce que ça change vraiment quelque chose techniquement ?
Bonne nouvelle : au démarrage, OpenTofu est quasiment un copier-coller de Terraform. Même syntaxe HCL, même fonctionnement des états, mêmes providers compatibles. Si tu connais Terraform, tu sais déjà utiliser OpenTofu.
# Exemple de configuration Terraform classique
resource "aws_instance" "web" {
ami = "ami-0c55b159cbfafe1f0"
instance_type = "t3.micro"
tags = {
Name = "serveur-web-youonline"
}
}Le même fichier fonctionne tel quel avec OpenTofu, sans aucune modification. La bascule technique est donc très douce, ce qui a beaucoup rassuré les équipes hésitantes.
Les nouveautés propres à OpenTofu
Depuis le fork, OpenTofu a commencé à développer ses propres fonctionnalités, non présentes dans Terraform (du moins pas dans les versions gratuites) :
- Le chiffrement natif du state : le fichier d'état, qui contient parfois des infos sensibles, peut désormais être chiffré nativement sans passer par un backend tiers.
- Des boucles "for_each" plus flexibles sur certains blocs auparavant limités.
- Une gouvernance ouverte : les décisions techniques passent par des RFC publiques, discutées par la communauté, pas décidées en interne par une seule société.
Comment migrer de Terraform vers OpenTofu
Si tu veux tester la bascule sur un projet existant, c'est étonnamment simple. Voici les grandes étapes :
# 1. Installer le binaire OpenTofu (via le script officiel)
curl --proto '=https' --tlsv1.2 -fsSL https://get.opentofu.org/install-opentofu.sh | bash
# 2. Vérifier l'installation
tofu version
# 3. Réutiliser directement ton code Terraform existant
tofu init
tofu plan
tofu applyLe fichier *.tfstate est compatible tel quel, et les commandes suivent quasiment la même logique (plan, apply, destroy). Pas besoin de tout réécrire, ce qui rend la migration bien moins risquée qu'un changement d'outil classique.
Petit point d'attention : les providers
Certains providers officiels HashiCorp (comme les intégrations Terraform Cloud) restent liés à l'écosystème HashiCorp. Pour la plupart des cas d'usage standards (AWS, GCP, Azure, Kubernetes...), il n'y a aucun souci. Mais si tu utilises des fonctionnalités très spécifiques à Terraform Cloud ou Terraform Enterprise, il faudra vérifier la compatibilité avant de migrer en prod.
Faut-il migrer maintenant ?
Ici, pas de réponse universelle, mais quelques pistes de réflexion concrètes :
- Si tu es une agence, une startup ou une PME comme la majorité de nos clients, la licence BSL de Terraform ne change quasiment rien à ton usage quotidien. Tu peux rester tranquillement sur Terraform si tu n'as pas de raison particulière de bouger.
- Si tu es dans le milieu des outils DevOps (plateforme SaaS, outil de gestion d'infra, etc.), la question devient plus sensible juridiquement, et OpenTofu peut être une vraie sécurité.
- Si l'open source "pur" est important pour toi (gouvernance transparente, pas de risque de nouveau changement de licence surprise), OpenTofu coche toutes les cases.
- Si tu veux juste attendre et observer, c'est aussi une stratégie totalement valable : l'écosystème Terraform reste énorme, très documenté, avec des milliers de modules disponibles sur le Registry.
Ce qu'on en pense chez YouOnline
Chez YouOnline, on gère l'infrastructure cloud de plusieurs clients avec de l'Infrastructure as Code, et on suit ce dossier de très près depuis le début. Notre position actuelle : on continue à utiliser Terraform pour les projets existants (pas de raison de tout casser), mais on teste activement OpenTofu sur nos nouveaux projets internes pour évaluer sa maturité sur le long terme.
Ce qui est certain, c'est que cette bascule prouve une chose : dans le cloud, même les outils qu'on pensait "acquis" peuvent évoluer du jour au lendemain. D'où l'importance, quand on choisit sa stack infra, de toujours réfléchir à la portabilité, à la gouvernance des outils qu'on utilise, et de ne jamais mettre tous ses œufs dans le même panier.
En résumé
OpenTofu n'est pas là pour "tuer" Terraform, mais pour offrir une alternative 100% open source, gouvernée par une fondation neutre plutôt que par une seule entreprise. La bonne nouvelle, c'est que la compatibilité quasi totale entre les deux outils te permet de tester sans grand risque, et de changer d'avis facilement si besoin. Dans tous les cas, c'est un excellent rappel : bien gérer son infrastructure cloud, ce n'est pas juste choisir un outil, c'est aussi comprendre les enjeux qui se cachent derrière.
